Sciences-Po agite la cour des business schools

En lançant son Ecole du management et de l’innovation, l’établissement de la rue Saint-Guillaume s’impose comme un rival sérieux dans un univers ultraconcurrentiel.

Frédéric Mion, le directeur de Sciences-Po Paris, n’a pas l’habitude de naviguer dans les « océans rouges ». Ces territoires ultraconcurrentiels où, selon la théorie managériale, des requins s’entre-déchirent. L’établissement de la rue Saint-Guillaume est unique en France, à la fois ultra-sélectif et subventionné par l’Etat. Pourtant, ce sont bien les business schools qu’il défie en lançant, lundi 3 octobre, l’Ecole du management et de l’innovation. Celle-ci regroupe le millier d’élèves en masters 1 et 2 qui se destinent aux métiers de l’entreprise, de la communication aux ressources humaines en passant par la finance. Rapidement, ils pourraient passer à 1 200. « Nous agrégeons la constellation de formations déjà proposées aux étudiants, tempère le directeur. Dont certaines, comme l’ancêtre de la section Ecofi, sont nées entre les deux guerres. » Et de rappeler que 73 % des diplômés débutent leur carrière dans le privé.

Il n’empêche. Grâce à sa forte notoriété et à son campus parisien, la nouvelle école se positionne comme un rival sérieux des écoles de commerce. « Son arrivée peut faire bouger le marché, analyse Denis Gui-bard, directeur de Télécom Ecole de management. Cela crée une sacrée concurrence, car Sciences-Po possède une marque. » Et ce n’est pas son seul atout : d’ores et déjà, le salaire moyen d’embauche des diplômés en master d’économie et finance, de 46 400 euros, talonne celui affiché par ESCP Europe et devance ceux de l’Essec et de l’EM-Lyon (voir tableau). Or grâce aux subventions de l’Etat, qui couvrent un tiers de son budget, les frais de scolarité annuels sont de 5 000 euros en moyenne, contre plus de 10 000 euros pour les meilleures écoles de commerce, même si, pour les familles ayant des revenus élevés, ce montant atteint 13 500 euros.

Le 3 octobre à Sciences-Po Paris. Frédéric Mion(au centre)annonce le lancement de l'Ecole du management et de l'innovation aux côtés de ses deux codoyens, Marie-Laure Djelic et Benoît Thieulin.
Le 3 octobre à Sciences-Po Paris. Frédéric Mion (au centre) annonce le lancement de l’Ecole du management et de l’innovation aux côtés de ses deux codoyens, Marie-Laure Djelic et Benoît Thieulin.Photo : T. Arrivé/Sciences Po

Le nouveau cursus parie sur la richesse et la diversité du corps enseignant de Sciences-Po pour former de bons managers. « La pédagogie transdisciplinaire, l’importance des sciences humaines et sociales, les 11 centres de recherche et les 220 professeurs chercheurs permanents sont un atout que les business schools n’ont pas, sauf quand elles sont rattachées à une université », énumère Marie-Laure Djelic, codoyenne de l’école, fraîchement débauchée à l’Essec où elle a passé treize ans. Alexandre Bompard, président du comité de préfiguration de l’école, a insisté pour placer l’innovation à parité avec le management.

Le PDG de la Fnac explique : « Nous avons fait en sorte que le numérique et l’entrepreneuriat soient très présents dans le corpus académique. »D’ailleurs, l’autre codoyen de l’école, Benoît Thieulin, est un geek qui a présidé le Conseil national du numérique.

L’atout de l’originalité

Mais les business schools n’ont pas attendu Sciences-Po pour former les « managers du changement ». Beaucoup sont en train de bouleverser leur pédagogie avec des cours moins académiques et un rôle accru des nouvelles technologies. La plupart disposent maintenant d’un incubateur et valorisent les parcours d’entrepreneur. Surtout, elles ont investi massivement dans la recherche afin de décrocher des accréditations internationales, comme AACSB ou Equis. Grâce à elles, les masters en management des écoles de commerce françaises sont parmi les meilleurs du monde, selon les palmarès. « Je ne suis pas sûr que l’on puisse se passer des rankings internationaux quand on est une business school », prévient Bernard Ramanantsoa, l’ancien directeur de HEC. « Ces labels conduisent à une certaine forme de standardisation des formations », rétorque Frédéric Mion, qui compte sur les partenariats internationaux pour attester la qualité de son école de management. Parmi eux, celui avec l’université de Saint-Gall, en Suisse, dont le master en management est numéro un en Europe, selon le Financial Times, devant celui de HEC.

L'entrée de Sciences-Po, rue Saint-Guillaume, à Paris. Les subventions de l'Etat permettent d'afficher des frais de scolarité compétitifs.
L’entrée de Sciences-Po, rue Saint-Guillaume, à Paris. Les subventions de l’Etat permettent d’afficher des frais de scolarité compétitifs.Photo : M. Argyroglo/Sciences Po
Cette originalité de Sciences-Po est appréciée des professionnels.

« Tous les chefs d’entreprise du comité étaient très convaincus que l’élève sortant de Sciences-Po qui aurait ces enseignements de base, cette vision du monde, serait très attractif », affirme Alexandre Bompard. Un point de vue que confirme David Mérigonde, directeur chez le spécialiste du recrutement des cadres Michael Page : « Ces diplômés ont une bonne capacité de synthèse, une vision plus macroéconomique, et se placent très bien dans les cabinets de conseil. »La guerre aura bien lieu avec les grandes busi-ness schools.

par Claire Bouleau et Kira Mitrofanoff
Challenges
  • N° 492
  • jeudi 6 au mercredi 12 octobre 2016
  • Pages 32-33
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