Quand les entreprises jouent à SimCity.

Catherine Sabbah / Journaliste | Le 18/10 à 14:30
  • Les simulateurs numériques, mis point PME française Enodo, permettent s’immerger, 3D, villes reproduites fidèlement possibles, d’imaginer développement.

    Les simulateurs numériques, mis au point par la PME française Enodo, permettent de s’immerger, en 3D, dans des villes reproduites le plus fidèlement possibles, afin d’imaginer leur développement. – ENODO

La ville durable est-elle exportable ? Deux simulateurs présentent sous forme de jeu vidéo plus d’une centaine de solutions urbaines mises au point par des entreprises françaises. Épatant.

Lorsque le programme veut bien démarrer, c’est un jeu d’enfant, un joystick en main, de circuler en ville. Sur ses pieds virtuels, le piéton se promène dans les rues d’Astana au Kazakhstan ou de Santiago au Chili, emprunte un téléphérique, visite des parcs… et découvre en 3D, ici une ligne de tramway, là un bâtiment à énergie positive, une borne de recharge pour sa voiture électrique, un système d’évacuation des déchets, des éoliennes…

Il suffit de cliquer sur les icônes clignotantes de ces maquettes virtuelles pour voir apparaître une fiche technique, bien réelle, contenant toutes les informations sur le produit et la ou les entreprises qui l’ont mis au point et le vendent. Le « club » ainsi constitué regroupe plus d’une centaine de TPE, PME, ou start-up françaises de toutes tailles. Elles ont été répertoriées et choisies pour leurs brevets ou leurs solutions innovantes, durables et plutôt « low-tech ».

Aux mains des services économiques des ambassades et des représentants de Business France, au gré des déplacements ministériels ou des délégations, ces vitrines numériques du savoir-faire français, faciles et ludiques à manipuler, sont censées soutenir nos industriels à l’export.

Mais ces VRP sont-ils les mieux à même de « vendre » ces solutions parfois très techniques ? C’est justement tout l’enjeu de la présentation façon jeu vidéo. Enodo, une entreprise niçoise de 15 personnes, a mis au point l’un des moteurs numériques et parie sur cette approche. « Cela peut sembler anecdotique, mais les utilisateurs de jeux dont le décor est une ville deviennent de vrais experts du déplacement, connaissent bien les lieux. Sans remplacer l’expertise technique, la repro­duction de ce type d’immersion à l’aide de données réelles pourrait révolutionner la manière de fabriquer et de gérer les villes. Un vrai SimCity. Combien d’élus se trouvent un peu désemparés devant des plans qu’ils ne savent pas lire ? » interroge Jean-Baptiste Reynes, cofondateur de cette PME.

L’un de ces « simulateurs », Astainable, a été développé par le groupement Eiffage-Engie-Egis ; l’autre, Santiago Deseado, par Veolia et Artelia, en association avec les architectes et urbanistes d’Arte Charpentier et d’Architecture Studio.

Deux chefs de file, Eiffage et Veolia

Au moins autant que leurs développeurs, le gouvernement compte sur ces outils pour exporter l’excellence urbaine nationale. Car l’idée est née il y a deux ans, au cabinet de Nicole Bricq, alors ministre du Commerce extérieur : « J’en avais assez de voir les ­Allemands, les Suédois avec Simbiocity ou les Anglais chasser en meute à l’étranger. Nous arrivons souvent dispersés alors que nous disposons d’une excellente expertise, de tous les métiers. Il nous fallait développer une offre commerciale. Lorsque les Chinois nous interrogent, c’est pour construire des villes entières », raconte l’ancienne ministre, sénatrice de Seine-et-Marne.

En 2013, devançant les réflexions interministérielles « qui n’avancent pas », elle lance un appel à manifestation d’intérêt et récompense deux groupements lauréats dont les chefs de file sont Eiffage et Veolia. A eux, à partir de villes tests imposées, Astana et Santiago, de développer ces catalogues numériques de solutions et de partenaires industriels capables de développer des villes durables, c’est-à-dire économes en énergie et en eau, aux transports fluides, construites dans le respect de l’écosystème, assainies, agréables à vivre, apaisées… Un rêve lointain encore à peu près partout sur la planète.

Pourquoi offrir à deux villes ces programmes à 2 millions d’euros chacun, financés par le Fonds d’étude et d’aide au secteur privé (Fasep) ? Parce que pour convaincre, mieux vaut tâter le terrain plutôt que naviguer hors sol. Et pour orienter les choix d’une collectivité, disposer de données réelles concernant tout son environnement urbain, social et économique : le nombre de bâtiments existants, la densité de la population, la croissance du parc automobile et ses alternatives, le pourcentage d’espaces verts, la taille des rues, l’emplacement des réseaux, le revenu moyen de la population, qui a accès à un téléphone portable… et des centaines d’autres.

Passées dans un grand mixeur et agrégées par d’intelligents algorithmes, ces connaissances viennent ensuite nourrir une maquette virtuelle dynamique. Et présenter ce que pourrait être la ville dans dix ou vingt ans, si ses élus adoptaient les solutions françaises proposées. « Le simulateur n’invente pas le programme et ne fabrique pas le projet, c’est une boîte à outils très précieuse pour nous aider à mieux le définir, explique Antonio Frausto, associé de l’agence Arte Charpentier. Le croisement de données aboutit parfois à des indicateurs auxquels nous n’aurions pas pensé et qui peuvent orienter des décisions politiques. »

« Astana est une ville jeune, poussée trop vite, au climat rude, développée sans réel plan, aux antipodes de la ville durable dont rêvent les Français. A la fois un contre-exemple et un bon terreau à ensemencer pour proposer des transformations à l’horizon 2030 », explique Valérie David, chargée de suivre le projet pour Eiffage. « A Santiago, la maire Carolina Tohà a tout de suite perçu l’intérêt de notre proposition et nous a demandé de réfléchir à une situation urbaine réelle, la couverture du tronçon de l’autoroute panaméricaine qui tranche la ville en deux », détaille Catherine Savart, directrice du projet innovation chez Veolia. Deux cas d’école considérés comme complémentaires.

Un modèle reproductible ?

Le modèle développé pour ces lieux très spécifiques est-il reproductible ? C’est évidemment le but du jeu et l’intérêt du simulateur, qui dépasse le simple club d’entreprises. Aussi précis soit-il, il aurait pu, pour beaucoup moins cher, figurer sur un simple site Internet. L’intention est louable de passer d’intuitions plus ou moins vérifiées à des certitudes. Mais l’urbanisme n’est pas une science exacte et la répétition de modèles peut, dans

des cultures, des géographies et des contextes différents, mener à des catastrophes défigurant le territoire pour des décennies.

La ville durable à la française peut-elle se couler dans n’importe quel ­contexte ? « La maquette n’est pas le plus compliqué à fabriquer, explique Jean ­Baptiste Reynes. Une fois les données récoltées auprès des villes, dont certaines disposent de très bons systèmes d’information, il faut intégrer des solutions urbaines adaptées sous la direction d’experts. Utiliser une méthode et non plaquer un modèle. » C’est pourquoi, au-delà des outils de communication, la version en 3D et le catalogue commercial, les deux simulateurs présentent des stratégies urbaines de développement via des plans et des documents moins directement accessibles au public néophyte.

Un niveau de lecture « sérieux » pour les techniciens, un autre un peu plus « fun » pour les politiques ? « Le procédé laisse une très large part au diagnostic. A partir de la grille d’analyse que nous avons mise au point, il est facile d’identifier rapidement les enjeux dans n’importe quelle ville », assure Catherine Savart.

Un grand absent, Bouygues

Copropriétaire (avec l’Etat et la ville d’Astana) de son outil, Eiffage n’a pas attendu pour en développer un second à Libreville, au Gabon. La mise au point a pris quelques mois contre deux ans pour la première édition. Y figurent les mêmes entreprises et d’autres, dont les solutions sont plus adaptées au climat tropical et à l’utilisation de l’énergie solaire par exemple. Pour les choisir, les chefs de file des groupements ont fouillé dans les pôles de compétitivité, arpenté les Salons, utilisé leurs réseaux, repéré les nouveaux procédés.

L’offre est fournie mais pas exhaustive. Certains grands groupes déjà bien implantés à l’étranger, jaloux de leurs marchés ou dubitatifs sur l’intérêt de cet outil, n’ont pas souhaité partager leur expérience. Et parmi cette offre française manque tout de même l’un des géants du bâtiment, de la route et des services urbains. Vinci a participé de loin à l’expérience chilienne. Bouygues à aucune. Ni l’un ni l’autre n’avait répondu à l’appel à projet de 2013. « Parce que nous préférons construire une réalité plutôt que d’imaginer l’avenir en 3D », répond l’un de ses responsables…

Eiffage et Veolia, dont les filiales figurent bien sûr en bonne place dans le catalogue, ont commencé à dévoiler leurs simulateurs dans les forums internationaux consacrés au développement urbain. Innovants, ils sont toutefois un peu noyés dans la masse de plates-formes numériques qui fleu­rissent un peu partout. La ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, vient à nouveau de lancer une réflexion : un appel à projets pour des « démonstrateurs » urbains, non plus virtuels mais réels. De vrais quartiers de ville durable à construire en France, chargés, tout comme les simulateurs, de prouver l’excellence de nos solutions aux visiteurs étrangers. « Ils étaient déjà en gestation il y a deux ans, il leur faudra encore quelques années pour être prêts à démontrer quelque chose, en attendant, nous avons avancé », constate Nicole Bricq.

Catherine Sabbah

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